Imaginez un monde où, entre un tutoriel sur YouTube et la nouvelle saison de Ginny & Georgia, vous zappez sur une autre chaîne et vous vous retrouvez à regarder des gens s’entretuer ou mourir de faim, tout cela pour le divertissement. Un monde où le gouvernement cautionne ce comportement et pire encore, nous autorise à le diffuser. Cette image n’est plus si fantaisiste, n’est-ce pas ?
Hunger Games, bien que publié il y a plusieurs années dans un cadre dystopique, reflète une partie de notre société que la plupart des gens préfèrent oublier : notre obsession pour la télé-réalité et la façon dont nous nous détachons parfois des dures réalités du présent. Nous ne nous tuons pas encore réellement, mais nous n’en sommes pas loin. À l’image des citoyens du « Capitole », il nous arrive fréquemment de trouver tout à fait normal de rester assis sur notre canapé, chips et soda à la main, pour regarder la nouvelle saison de Naked and Afraid. Une émission où des participants doivent survivre 21 jours sans nourriture, sans abri, sans eau ni vêtements, entièrement vulnérables par leur nudité. Pourquoi font-ils cela ? Pour aucune autre récompense qu’un droit de vantardise ou le divertissement des spectateurs. Ces émissions extrêmes peuvent entraîner des complications médicales, ce qui, d’après les statistiques, accroît l’audience. Que cela révèle-t-il de notre société ?
Dans Hunger Games, Suzanne Collins dépeint des habitants du Capitole souvent excentriques et déconnectés de la réalité, obsédés par la personnalisation des tributs, les participants à leur spectacle annuel. Sans le dire explicitement, ces tributs subissent des interventions esthétiques pour paraître plus désirables, ce que nous appelons aujourd’hui la chirurgie esthétique. Une autre émission, The Swan, illustre parfaitement cet aspect. Produite en 2004, elle sélectionne des femmes qui se sentent peu attirantes ou indésirables pour subir une transformation complète : chirurgie plastique, soins dentaires, Botox, conseils en mode et maquillage… Leur insécurité est exposée au regard du monde entier, qui les juge après leur métamorphose finale.

Ces exemples posent une question essentielle : où se situe la frontière entre empathie et spectacle, et pourquoi, selon les experts, regardons-nous ces émissions ?
L’autrice de Hunger Games a précisément abordé ce sujet. Son inspiration est liée à la télécommande, à ce jeu que nous faisons en zappant entre des sujets graves et des émissions de télé-réalité. Une nuit, elle s’est surprise à passer d’un programme de télé-réalité à un reportage sur la guerre en Irak, au point que les deux semblaient se confondre à force de les alterner. Pour la citer dans un autre ouvrage où elle explique son inspiration : « Lorsqu’une tragédie réelle est en train de se dérouler, vous ne devriez pas vous considérer comme un simple spectateur. Ce sont des personnes réelles à l’écran, et elles ne disparaissent pas quand commencent les publicités. » Cette citation met en lumière une vérité importante : la manière dont les médias nous ont désensibilisés, brouillant alors la ligne entre divertissement et exploitation.
Une étude publiée en 2011 dans le Journal of Personality and Social Psychology, par Barbara Krahé, Ingrid Möller, L. Rowell Huesmann et Lucyna Kirwil a confirmé ce que nous pressentions : les adolescents et jeunes adultes qui regardent fréquemment des émissions de télé-réalité violentes deviennent moins empathiques face à la souffrance et prennent davantage plaisir à la violence qui ne leur bouleverse pas. Cela reflète parfaitement ce que Hunger Games nous a montré : la souffrance devient un décor de fond, la violence un simple divertissement.
Il est essentiel de réfléchir à nos habitudes face à la télévision et de comprendre que cela peut avoir des conséquences bien réelles. La guerre, la mort et la violence nous paraissent plus lointaines, à l’image de la manière dont certains réagissent au génocide palestinien.
Alors je vous pose cette question : quel type de spectateur souhaitez-vous être ? Car nous ne sommes pas dans Hunger Games. Ceci est notre réalité.
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